Pourquoi ?

Voici un blog avant tout perso, à usage familial et amical, qui ne cherche surtout pas à "booster ces visites";-)
Sa première vocation : donner un aperçu de ce que je vis loin de ma contrée d'origine.
Visiteur extérieur, dans le cas hautement improbable où tu serais tombé là par hasard, sois néanmoins le bienvenu !

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Mardi 28 juillet 2009
Un mercredi soir. Rencontre avec le patron vahaza d’un hôtel à Tana. Huit ans dans le pays : il a tout compris depuis longtemps, il vomi son dégoût sur le pays et ses habitants. Je vous passe les détails du discours, ce qui nous intéresse, c’est qu’il a un exemple. Je laisse la parole à notre fin analyste de la grandeur et des petitesses des peuples : « Vous savez, il y a un an, des médecins français sont venus opérer gratuitement. Ils donnent de leur temps, de leur argent. Ils payent eux-mêmes leur voyage. Et à l’hôpital, vous n’allez pas le croire, on les traite sans considération. Ils demandent de l’assistance, et rien, personne ne veut se rendre disponible, ils ont dû se débrouiller » Voilà qui, selon lui, démontre toute l’étendue de l’ingratitude de ceux qu’il appelle « ces gens » : on leur donne tout, ils ne savent pas reconnaître l’étendue de leur chance.

Que répondre  à ça ?

D’abord, que cet exemple est la preuve que, humanitaire ou développement, aider ne s’improvise pas. Il ne suffit pas d’arriver sur son cheval blanc en brandissant l’épée de sa bonne volonté pour que les gens accueillent à bras ouverts le héros qui vient les sauver. D’abord, c’est qui, ce héros ? D’où vient-il ? Quelles sont ses motivations profondes ? Et puis franchement, vous ne trouvez pas qu’il a l’air un peu blanc ?

Ensuite, le don est une arme à double tranchant. Comme le dit justement un guide de voyage  sur Madagascar (je cite de mémoire) : si au cours de votre voyage vous êtes accueilli dans un de ces villages dénué de tout, vous pourrez être tenté de vouloir aider. Méfiez-vous de ce que vous engendrez par des dons inconsidérés : ces gens n’ont peut-être pas grand chose, mais ils ne vous demandent rien. Pour les gens assez vieux pour connaître ce film, souvenez-vous des effets inattendus et délétères de la bouteille de coca vide sur la vie sociale d'une tribu bushmen dans Les dieux sont tombés sur la tête.

Revenons à nos médecins. Je ne sais pas comment sont les médecins malgaches, mais moi, dans mon travail de bibliothécaire, il y a des choses que je n’aime pas. Qu’on s’impose sur mon lieu de travail pour me donner des conseils sur la « bonne façon » de faire. Surtout si le conseil, même professionnel, vient de quelqu’un qui ne connaît pas la réalité du terrain.

Pourquoi n’informatisez-vous pas le catalogue de la bibliothèque pour le mettre en ligne, que diable, c’est la voie de l’avenir ?, pourrait me dire un interlocuteur averti au sujet de ma bibliothèque à Lagos. Mais pour moi qui suis dans le pays depuis suffisamment longtemps, je sais que j’ai des coupures de courant imprévisibles plusieurs fois par jour, que la maintenance du générateur d’électricité est défaillante, l’approvisionnement en fioul dudit générateur cher et hasardeux : je ne peux pas prévoir quand j’aurai de l’électricité pour alimenter mon ordinateur. Et de un. Par ailleurs, les machines informatiques dont je dispose sont âgées, mal entretenues, elles fonctionnent avec des versions piratées de système d’exploitation infestées par les virus, qui tombent en panne toutes les quatre semaines. Et de deux. Quant à l’accès Internet, il est rare et coûteux, la majorité de mon public n’y a pas accès.  Et de trois. Il se pourrait bien que la sacro-sainte informatisation/mise en ligne du fonds documentaire ne soit pas, dans mon cas, la priorité.

Vouloir aider, donner, apporter son conseil et son appui est tout à fait honorable. Mais dans des contextes aussi différents de ceux auxquels on est habitué, la pureté des intentions ne fait pas tout. Qui sait si nos médecins n’ont pas consommé en deux jours l’équivalent en consommables et médicaments de l’hôpital pour un mois ? Peut-être le grand nombre d’opérations a –t-il engendré une augmentation du taux d’occupation des chambres, et des heures supplémentaires pour le personnel infirmier que l’hôpital ne peut pas payer, engendrant ainsi mécontentement du personnel et difficultés sociales ?

Je ne sais pas ce qui s’est passé entre les médecins français et malgaches, et il est malheureux que l’expérience se soit mal passée. Mais soyons lucides : une bonne volonté à toute épreuve et des compétences techniques, aussi pointues soient-elles, ne sont pas des ingrédients suffisants pour aider intelligemment.
Par Céline
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